Le Design de l’information, entrevue avec Félix Arseneau (1/3)

Voici une entrevue que j’ai réalisée avec M. Félix Arseneau, spécialiste en design de l’information.

  • M. Arsenau, comment avez-vous développé votre expertise en design de l’information?

Avant d’être une expertise, c’est surtout un intérêt, voire une passion.  Mon intérêt et mon expertise se sont développés très jeune, mais ça s’est fait très subtilement et progressivement, car au début j’ignorais totalement ce que c’était.  Je dois avouer que ça s’est fait en bonne partie par accident, par la force des choses, et après m’être buté à de nombreux culs de sacs.  Je sais maintenant que j’ai toujours eu les ingrédients qu’il fallait pour être designer d’information, mais j’en ai pris conscience beaucoup plus tard.  

Voici, en gros, comment ça s’est passé.  D’abord, au secondaire, j’avais déjà développé plusieurs aptitudes, dont les plus évidentes étaient le dessin et l’écriture.  J’aimais bien combiner les deux, notamment par la création de logos et d’affiches publicitaires.  Je savais que j’avais du talent là-dedans, et on me le reconnaissait.  J’ai gagné des prix et des concours en arts plastiques, et j’ai failli publier un roman.

Un jour, je suis passé devant un orienteur pour passer un test de personnalité, parce que c’était obligatoire.   En voyant les résultats du test, l’orienteur était perplexe par rapport à mon choix de métier.  En effet, j’avais des intérêts très variés, parfois contradictoires à première vue.  D’un côté, j’étais attiré par des activités créatives, donc par les arts, et en même temps j’aimais des trucs plus conventionnels, comme le rangement et le travail de bureau.  C’était étrange pour lui.  C’était pourtant très logique.

Avant tout de chose, et parce que j’étais surtout très intéressé par les arts, je me suis d’abord intéressé au graphisme, ma première formation de « métier ».  Je suis diplômé de La Cité collégiale (Ottawa, 1996) en conception graphique.  À ce moment-là, mon intérêt était tourné davantage vers la communication des idées et des messages avec l’image seulement.  Cependant, très vite, je me suis intéressé à la conception de produits d’information, dont l’exemple par excellence allait devenir… les sites web!  Il y avait aussi quelque chose de très attirant dans l’idée d’être parmi les premiers à se forger une expertise avec cet outil révolutionnaire.

Il faut se rappeler que, dans le milieu des années 1990, on était encore au début du Web que l’on qualifiera plus tard de « 1.0 ».  À ce moment-là, la technologie était très limitative, et il fallait l’apprivoiser en développant plusieurs aptitudes, dont celle de pouvoir comprendre et appliquer les bases du langage HTML.  Or, ceux qui disaient être capables de faire des sites « w3 » provenaient, tantôt du milieu des TI, tantôt du graphisme, tantôt de d’autres disciplines, telle que la rédaction.  Il y avait aussi ceux qui s’intéressaient avant tout à la structure du site, mais je n’avais pas de nom pour ceux-là.

Ces nouveaux créateurs, souvent autodidactes avec cette technologie, concevaient des sites qui ne fonctionnaient pas très bien en général : ceux des graphistes étaient jolis, mais trop lourds à charger, vu la taille des images, et pouvaient comporter des erreurs dans le code.  Ceux des informaticiens, au contraire, étaient stables et « fonctionnels », mais affreux côté esthétique.  Plusieurs expérimentaient différentes fonctionnalités très « amusantes », dont du texte qui clignote, mais c’était très dérangeant pour l’oeil en bout de ligne.  Enfin, les autres sites étaient « corrects », mais tout simplement « ordinaires » et inintéressants.  Ils manquaient de visuel.  

À un moment donné, ça m’a frappé.  Je me suis dit que, pour faire un bon site Web, il fallait comprendre le design du produit sous tous ses aspects, avec une vue d’ensemble.  Ça prenait donc quelqu’un qui maîtrise à la fois le contenant , le contenu, la structure et la technologie.  En tous cas, au moins ces quatre aspects-là.  Et c’est par la suite que je me suis rendu compte que mon intérêt était avant tout, non pas le design graphique, mais le design de produits d’information.  Très tôt, je me suis mis à faire germer l’idée que je devais développer des compétences qui me permettraient de le faire.  Cependant ça s’est fait très progressivement, au fil de mes expériences.  

Après avoir constaté que je « stagnais » dans mon rôle de graphiste, je me suis dit que je devais retourner aux études.  À vrai dire, j’étais surtout insatisfait de mes conditions d’emploi à ce moment-là.  Les débouchés étaient très difficiles.  Vers la fin de l’été 1998, je me suis inscrit à deux programmes à l’Université Laval : l’un était le baccalauréat en design graphique, et l’autre un certificat en communication publique.  Accepté dans les deux programmes, j’ai finalement opté pour ce dernier.  Je me disais que d’aller me perfectionner dans une nouvelle discipline allait m’aider à élargir mon champ de compétences, et peut-être me donner des meilleurs chances d’emploi.  De plus, faire un certificat, sur un an, représentait pour moi une voie plus facile pour me trouver du travail rapidement.

Or, plus j’avançais, mon intérêt pour la conception de produits d’information s’est accru.  Quand je parle de produits d’information, je parle de ceux qui nous permettent, non seulement d’apprécier le visuel, mais surtout la facilité d’utilisation.  Un jour j’ai demandé à Jean de Bonville, l’un de mes profs de communication, si je devais poursuivre à la maîtrise en sciences de la communication pour faire ce genre de trucs assez pointus — je lui avais parlé concevoir, non seulement des sites Web, mais aussi des dictionnaires, d’annuaires téléphoniques, d’encyclopédies… bref, tout ce qui permet de repérer et de trouver rapidement l’information.  Il m’a alors dit que mon intérêt pour la chose était rare, et m’a plutôt conseillé de poursuivre à la maîtrise en sciences de l’information.  (J’ai découvert par la suite qu’il avait lui-même fait ce programme d’études.)  J’ai alors commencé à m’intéresser à cette nouvelle discipline, sans trop savoir de quoi il s’agissait vraiment.

Pendant mes études en communication, je travaillais aussi au Service de l’informatique et des télécommunications (SIT) de l’université, où j’ai finalement complété mon bacc.  Dans ce travail, j’ai eu l’occasion de concevoir plusieurs sites web pour différents départements universitaires.  Puis, vers la fin de mes études, je faisais partie d’une équipe qui s’était chargée d’établir une nouvelle « mouture » pour le site web du service (le site du « SIT »).  Il fallait non seulement améliorer l’esthétique du site, il fallait avant tout faire en sorte que l’information soit claire, facile à trouver, et pratique.  Ç’a été un défi, car à ce moment-là, le site était un véritable spaghetti : il n’y avait aucune cohérence visuelle, le texte était dans un jargon incompréhensible, et surtout, on ne savait jamais à qui s’adressait l’information, puisque les pages pouvaient à la fois s’adresser aux étudiants, tantôt aux profs, tantôt aux responsables de réseaux, etc..  Bref, il était difficile de s’y retrouver, même à l’interne!  

Dans l’équipe « Information », dont j’étais sans doute celui qui avait la vision la plus claire de ce qui devait être fait, nous avons alors déterminé que le site allait être centré sur l’utilisateur et non en se basant sur le fonctionnement interne, qui était beaucoup trop déroutant pour un visiteur.  Sans le savoir, j’étais en train de développer mes aptitudes à créer un bon produit d’information.  J’ai réécris un bon nombre de textes, sinon tous, j’ai proposé une nouvelle structure et une navigation optimale, en me mettant toujours dans les souliers d’une personne qui ignore totalement le fonctionnement du Service.  Quelqu’un d’autre était alors chargée du graphisme, cependant.  Parfois, c’était difficile d’être sur la même longueur d’onde, car cette personne était très orientée sur l’aspect esthétique, qui prenaient à mon avis une place trop importante.  Je préférais que le site reste sobre, tout en étant agréable à regarder.

Évidemment, par la force des choses, je me suis aussi intéressé à l’informatique, puisque je côtoyais des informaticiens, et j’avais déjà appris à écrire en HTML (« HyperText Markup Language »), le langage qui permet de déterminer comment s’affichent les contenus des pages web.  

Un jour, alors que je participais à un congrès des services informatiques des universités québécoises (SIUQ), j’ai assisté à une présentation qui portait sur le XML, un langage qui avait la prétention de structurer des contenus d’information à partir d’un simple document de texte brut.  À ce moment-là, peu de gens connaissaient ça, et ça faisait un bon bout de temps que ces trois lettres avaient piqué ma curiosité.  Mon patron m’avait aussi demandé d’y assister, car il savait que ça prenait de l’ampleur en informatique.  Lorsque je suis allé voir le conférencier pour lui signifier mon intérêt pour ce langage, lui aussi m’a conseillé d’aller faire une maîtrise en sciences de l’information.  Mon choix s’imposait!  J’ai donc terminé le programme de baccalauréat en 2002, puis je suis rentré la même année à l’EBSI (l’École de bibliothéconomie et des sciences de l’information), à l’Université de Montréal, pour apprendre comment structurer des contenus d’information.

À la maîtrise, j’ai centré mes cours autour de la gestion de l’information électronique, ce qui m’a notamment permis d’apprendre le XML.  En fait, je l’ai surtout appris par la pratique, avant que le cours sur la conception de « documents structurés » dans ce langage allait se donner.  J’ai eu deux emplois qui m’ont permis d’apprendre — et surtout expérimenter — rapidement ce code étrangement simple.  La syntaxe du XML ressemble beaucoup à celle du HTML, mais les balises sont créés de toute pièces, dans un langage compréhensible pour les humains, et de manière très flexible.  Pour ceux qui se demandent à quoi ça sert, disons que le XML est un langage dit « universel » qui permet de transférer des données numériques ou textuelles d’une base de données à l’autre, peu importe le format de données.  C’est une sorte de format « neutre » et intermédiaire.  Il permet aussi de transformer des documents dans ce langage « brut » en d’autres documents ou produits avec des formatages variés, dont le HTML, PDF, le SVG, etc.  C’est très pratique pour la conception de produits d’information, puisque la même information peut être réutilisée dans différents médias et différents formats.  XML veut dire « eXtensible Markup Language » (ou langage de balisage extensible).

Maintenant, voici comment j’ai fait le premier contact avec le concept de « design d’information » et l’expression « information design ».  Un jour, en passant par la bibliothèque de l’école, j’ai vu un article dans une revue en gestion de l’information.  Il s’intitulait ainsi : « Information design : the missing link in information management? ».  Ç’a alors été une révélation pour moi.  Seulement en lisant le titre, je devinais déjà que c’était exactement ce que j’avais en tête, ce qui s’est confirmé en le lisant.  Enfin j’avais un mot pour nommer ce qui était devenu une véritable passion!   Au final, ce terme allait plus tard me conduire à faire plus de recherche à propos du concept et du terme « information design ».  En fait, environ 5 ans plus tard.  

Permettez-moi de revenir à mes expérimentations avec le XML.  Après les deux emplois, dont l’un était d’écrire et « valider » du code, et l’autre, de tester les capacité du XSLT (un autre langage qui permet de donner les « instructions » pour transformer le document XML en un autre document, en HTML, par exemple), j’ai aussi fait un stage qui m’a permis de concevoir mon premier vrai produit d’information, du début à la fin, notamment grâce à ces langages et ces technologies.  Cette fois-ci il s’agissait, non pas d’un site Web, mais d’un répertoire de sites Web, classé par catégories.  Le produit final était en HTML, donc lisible par un navigateur web, mais il était hébergé uniquement à l’interne.  C’était une sorte de portail, un début d’intranet.  Pour ce faire, j’ai utilisé mes les talents que j’avais développés en rédaction, en organisation de l’information (j’ai même créé un système de classification de toutes pièces pour les contenus), en conception graphique, et bien sur avec la technologie du XML et du XSLT.  Le produit a été très bien reçu des employés.  Il était fonctionnel, agréable à consulter, et répondait à leurs attentes.  Et surtout, il était cohérent, en parfaite symbiose avec la nature de leur travail.  En combinant ces forces, j’avais conçu un produit qui leur allait comme un gant!

Finalement, j’aimerais dire un mot sur mes recherches sur le design d’information, qui m’ont permis de connaître encore plus à fond le sujet.  Après avoir terminé ma maîtrise et avoir travaillé un peu comme responsable des services web d’une bibliothèque universitaire, je suis parti par la suite vivre au Japon, rejoindre ma conjointe (ma blonde à l’époque).  J’y ai enseigné l’anglais à l’école secondaire, plus précisément au premier cycle du secondaire (Junior High School).  C’était loin du design, mais même dans mon enseignement, j’ai utilisé quelques principes du design pour rendre les activités plus intéressantes.  (Plus tard, notamment dans mes recherches, j’apprendrai que cette activité devait naturellement faire partie du « design pédagogique » ou « instructional design », en anglais).  

Je suis resté au Japon pendant presque trois ans.  Puis, ma femme et moi avons décidé de retourner à Montréal.  Cependant, puisque j’avais perdu contact avec le marché du travail tout ce temps-là, j’ai eu l’idée de retourner au études, le temps de me remettre « dans le bain », et me donner le temps de trouver un emploi.  À l’Université McGill, et plus précisément à l’École des sciences de l’information (School of Information Studies), on offrait alors un « Graduate Diploma », soit un programme d’étude de 2e cycle, spécialement conçu pour ceux qui possédaient déjà une maîtrise en sciences d’information.  

En plus de servir de « mise à jour » avec des cours de niveau maîtrise, au choix, il était possible — en fait, non, *obligatoire* — de faire au moins un projet de recherche.  J’y ai vu l’occasion idéale pour approfondir mon intérêt envers le concept de « design d’information », et j’ai finalement fait deux projets sur le sujet.  Plus précisément, dans mon premier projet, j’ai vérifié comment le terme « information design » était décrit et défini dans la littérature scientifique, en anglais surtout.  Depuis longtemps, je cherchais aussi à trouver un équivalent en français.  Pour moi, le terme anglais me semblait très large et englobant, ce que j’ai effectivement observé lors de ma recherche.  Puis, à cause de cette interrogation, j’ai fait mon deuxième projet de recherche à propos de la perception du terme selon la langue (français vs anglais).

Vous savez ce qui est ironique?  C’est qu’au fil de mes épluchages d’articles et de navigation dans différents sites web, j’ai découvert que l’expression « design d’information » avait commencé à être utilisée (en français), mais très récemment.  À quel endroit?  Spécifiquement, dans un cours offert à l’Université Laval… dans le cadre du programme de baccalauréat en design graphique!!!  Après en avoir discuté avec le professeur, Eric Kavanagh, qui a proposé et enseigne le cours depuis, je me suis rendu compte qu’il s’agissait bel et bien du même concept, sous à peu près tous les aspects que j’avais trouvé dans la littérature.  J’ai donc adopté le terme tel quel.  

Dix ans plus tard, et encore aujourd’hui, je comprends que j’avais fait le bon choix en faisant le « détour » par la communication publique, et que les rencontres que j’y ai faites m’ont conduit vers les sciences de l’information, puis revenir aux sources.  Ce détour m’a permis d’avoir fait le « tour » de la question, et me permet aujourd’hui d’avoir une histoire à raconter!

La suite ici: Le Design de l’information, entrevue avec Félix Arseneau (2/3)

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