SPVM et Instagram: graffito, graffiti, tag et l’enjeu de l’art public

Je ne commenterai pas la nature criminelle du geste qu’a posé cette jeune femme qui a été arrêtée par le Service de police de la Ville de Montréal parce qu’elle a diffusée la photo d’un graffito (singulier de graffiti) sur son profil Instagram. Je vais plutôt commenter le « geste artistique » que cela peut représenter du point de vue du graffiteur. Permettez-moi donc d’analyser ce graffito comme on le ferait d’un objet artistique, violent et politique.

Gardons en tête les propos de Michelle Blanc:

Si on remonte le fil des événements jusqu’à la première mise en ligne de la suspecte, Jennifer Pawluck (alias Anarcomie) sur Statigr.am, on remarque qu’elle avait affublé la photo de plusieurs mots-clics. Ces mots-clics visaient à attirer le plus d’attention possible sur la photo et ils contenaient aussi le fameux ACAB (All Cops Are Bastards). Ces autres photos sur son profil contiennent des photos de balles de révolver, de « A mort les flics », « une balle un flic » et tutti quanti. Disons que lorsqu’on regarde un peu plus profondément, il y a plusieurs éléments troublants. Mais l’élément le plus troublant, qui est celui qui a fait réagir la police, est celui de leur chef communication avec une balle dans la tête. Disons que l’image est passablement forte pour faire craindre monsieur Lafrenière.

MISE EN GARDE

Pour ceux qui penseraient que j’appuis le graffiteur parce que j’interprète son travail: Ian Lafrenière doit rester en vie et il ne devrait pas subir de telles « menaces »! Bon, peut-on être plus clair que ça… Moi, j’analyse l’image du graffito, c’est tout. Et je compatis avec la cible de ce dessin sur un mur.

Mon regard comme designer me pousse à mettre une mise en garde: ne pas confondre le procès de cette jeune femme avec le procès de l’art public. Ici, je veux tenter d’analyser pourquoi cette jeune femme a choisi spontanément de diffuser cette image et dans quel cadre s’inscrit cette image. Mon opinion est tout simplement que ce graffito est « efficace » pour communiquer son message. Par « efficace », vous comprendrez que je ne veux pas dire « éthique », « tolérable » ou même « de bon goût ». Je m’oppose à l’esthétique vulgaire de ce graffito qui n’apporte pas grand chose au débat public!

Il ne faudrait pas s’arrêter à ce simple graffito pour conclure que l’ensemble de l’art public est une horreur. Franchement! Des études universitaires sérieuses en arts plastiques ont été faites sur le sujet des graffiti. La conclusion que j’en tire est que le moyen de contrer l’expansion anarchique de ces graffitis est tout simplement de leur réserver des espaces publics où ils sont tolérés et protégés légalement, sous un viaduc par exemple. L’autre conclusion qu’on peut en tirer est que l’art public est le signe d’une certaine forme d’aliénation de la population et que l’art graffiti est une recherche plastique sensée revaloriser « la rue » en opposition avec l’hypermodernisme.

À PROPOS DE L’ART PUBLIC

Comme son nom l’indique, « l’art public » est au vu et au su de tous, tout comme un profil média social par ailleurs. Le graffiti est une revendication de l’espace public. Les graffiteurs peignent les murs pour indiquer leur qualité d’artiste. Ils fonctionnent par un mode de reconnaissance sociale: « Si ton graffiti est meilleur que le miens, je ne peignerai pas par dessus. » Ce courant artistique s’inscrit dans la mouvance hip hop et il doit se différencier du « tag » qui lui fait référence davantage à une appropriation des lieux publics pour des fins de marquage territorial. L’excellente série documentaire « Gang Land » démontre à quel point le tag est un langage codé élaboré qui permet la hiérarchisation des gangs de rues sur un territoire et ainsi éviter des confrontations inutiles entre gangs rivales, Bloodz et Crips par exemple.

GRAFFITO DE IAN LAFRENIÈRE

Le cas précis de l’image qu’a prise en photo Jennifer Pawluck est un graffito. C’est un autocollant noir et blanc, un genre de poster. On y voit clairement la signature du graffiteur mention « A.C.A.B. » ainsi que les mots « Ian Lafrenière ». Il s’inscrit dans la mouvance des manifestations relatives à la brutalité policière, mais aussi plus largement dans le cadre du Printemps érable 2012 (ou Printemps étudiant).

Doit-on rappeler que le graffito de nature politique est sensé véhiculer une idéologie? L’idéologie ici, c’est, ce me semble, « la rue est à nous, donc X ». On peut entendre ici « Ian Lafrenière doit cesser ces activités de porte-parole de la SPVM » ou « Ian Lafrenière est une cible à atteindre » ou tout simplement « Ian Lafrenière doit mourir » (ne pensez pas que je lui en veuilles, j’interprète l’image). La mort, en art, c’est ce qui nous fait prendre conscience du temps. En art contemporain, la mort, c’est le nihilisme face aux avancées technologiques: « on a toute cette technologie, mais on meurt quand même ». Je n’irai pas jusqu’à dire que ce graffiteur soit un habile théoricien de l’art, quand même! On pourrait plutôt croire que sa réflexion est de l’ordre du vulgaire: une balle dans la tête, c’est une balle dans la tête.

Sur ce graffito, le langage plastique est celui de l’univers du crime et de l’ordre policier. Le personnage est cadré des épaules à la tête, on ne peut donc pas douter qu’il s’agit bien d’un portrait. Ça rappelle les portrait de cibles que les policiers utilisent eux-mêmes pour pratiquer le tir. Bon, l’image est assez explicitement violente pour qu’on ait des doutes sur les motivations intrinsèques du graffiteur. Est-il un casseur? Un violent? Un farceur? Un criminel? C’est certainement un geste radical. C’est certainement « anti Ian Lafrenière ».

Cette enflure radicale chez les manifestants « de la rue » est présente aussi dans leur esthétique. J’ai déjà parlé de mon admiration de l’École de la Montagne rouge. Cependant, il faut aussi rappeler que des « artistes » se sont amusés à dépeindre le Premier ministre Jean Charest avec une moustache d’Hitler, ce qu’à dénoncé Mathieu Bock-Côté dans son billet « Rappel élémentaire : Jean Charest n’est pas Hitler ». Entre ces deux extrêmes, le graffito en question se positionne davantage du côté de l’histoire de Jean Charest en Hitler! C’est du rejet de frustration, de la déviation esthétique.

DE L’ESTHÉTIQUE WEB

Là où ça devient intéressant d’un point de vue artistique, je rappelle ma position neutre, c’est lorsque l’image unique du graffito de Jennifer Pawluc a une médiatisation forte depuis qu’il est diffusé sur Internet via Instagram. Ça devient alors « la rue » qui s’affiche sur un univers public plus vaste encore: Internet. Peut-on parler d’art Internet ou d’esthétique Web? Certainement. Pour qu’il ait ainsi capté l’attention d’une internaute, ce graffito a du présenter un intérêt « en soi » pour une diffusion Web. Il faut dire alors que l’intelligence créative, si on peut parler ainsi, derrière le graffito repris par Jennifer Pawluck est qu’il s’inscrit dans une esthétique propre au Web.

L’esthétique Web est en train de révolutionner le marketing de masse et le design:

Qu’est-ce que l’esthétique Web? C’est ce qui passe bien sur Internet. L’esthétique Web, c’est cet intérêt marqué, depuis quelques années, pour:

EN CONCLUSION

Pour terminer, que doit-on retenir de cette aventure? Et bien, je crois qu’on doit faire attention à ne pas démoniser l’art public au grand complet, d’une part, et d’autre part, je pense qu’il faudrait noter les éléments clés ayant fait de cette « oeuvre » un objet artistique si médiatisé et controversé. L’oeuvre d’art public illustrant Ian Lafrenière avec une balle dans la tête:

  • Fait violence, est provoquant;
  • Est propre à la dérive, à la déviation esthétique;
  • S’inscrit dans un mouvement artistique underground;
  • Véhicule une idéologie politique radicale;
  • S’attaque à une personnalité publique;
  • Fait un portrait avec un style proche du graphisme populaire;
  • Utilise un langage propre à ce qu’il dénonce (la violence et la police sont combinés);
  • Est cohérente avec l’esthétique Web en ce sens qu’il y a du « fait à la main », et une forme de « caricature » du personnage;
  • S’oppose férocement à une idéologie conventionnelle (ici « respecter l’autorité que représente la police »);
  • Marque un pan historique et politique de la nation.

ICÔNE EN DEVENIR ?

Comme portrait iconique, heureusement ou malheureusement, l’image pourrait-elle devenir très symbolique, et être à la hauteur de portraits populaires comme celui des iconiques Charles Manson ou Ché Guevara? Laissez-moi en douter!

via 24media

via stanford

MAJ

Il semblerait que mon intuition n’était pas bonne. Ce graffito est en train de devenir icônique, du moins pour l’instant. À voir…

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